Les prémices de l'industrie textile locale

Jean-Georges Réber

L'industrie textile a pris son essor à Sainte-Marie-aux-Mines après le déclin des mines. Vers 1755, des bourgeois de Mulhouse, Philippe Steffan, Médard Zetter, et Henri Bregentzer, gênés par des mesures de protection édictées par les échevins mulhousiens sous la pression des corporations, s'installent dans le Val de Lièpvre. Jean-Georges Réber les rejoint rapidement et c'est sous son emprise qu'ils créent des manufactures textiles : filatures et tissages de toile de coton, lin et chanvre. Les premiers tissus à la mode tissés portent le nom de " siamoises ". Ce sont de grossières imitations des étoffes importées à la cour du roi par l'ambassadeur du Siam.

 

En 1793, cette industrie prospère dans la vallée, occupant 4000 ouvriers répartis dans 21 usines. La filature artisanale au rouet, pratiquée souvent à domicile, est remplacée par des machines à filer révolutionnaires : les " Müll Jenny ". Le premier quart du 19ème siècle voit le déclin des artisans bonnetiers, faiseurs de bas et drapiers établis, pour certains, longtemps avant l'arrivée des industriels mulhousiens. De nouveaux tissus plus fins et de meilleure qualité sont élaborés : " guingans ", " jaconas " et " cravates " en coton filé mécaniquement.

Maison Réber, devenue ensuite la fabrique de siamoises Blech à Sainte-Marie-aux-Mines - Lithographie de Engelmann vers 1823.

Création et production de l'article de Sainte-Marie

En 1837, on utilise pour la première fois de la soie en mélange avec du coton pour la fabrication de " madras " et " mouchoirs de Bombay ". Sept ans plus tard, c'est une véritable révolution avec l'introduction de la laine dans les " articles de Ste-Marie ".

Tisserand du Val de Lièpvre et son métier à tisser. Gravure de Lix

L'utilisation du système à tisser Jacquard permet beaucoup plus de fantaisie dans l'élaboration des étoffes. Avant la guerre de 1870, le textile atteint des sommets avec 15.000 ouvriers, 12.000 métiers à tisser à bras et déjà 1.200/1300 métiers mécaniques. La teinture du tissu en uni se développe dès 1860, et les apprêteurs traitent des qualités sophistiquées, au toucher agréable, grâce aux eaux non calcaires des sources de la montagne. D'innombrables petits ateliers répartis dans la vallée et au-delà, alimentés par les usines mères renforcent la production durant les périodes fastes. On produit des velours de laine, amazones, crêpons, baptistes, popelines et autres voiles. Les " écossais de Ste-Marie " auront la côte durant de nombreuses décennies.

 

Des incertitudes de l'Entre-Deux-Guerres au déclin

Après la première guerre mondiale et une reprise des affaires, la crise économique mondiale des années 1930 à 1936 frappe de plein fouet le textile. La vallée compte 25% de chômeurs et vingt établissements ferment leurs portes. A la reprise, il reste malgré tout encore 23 usines, occupant 4.000 personnes.

Publicité pour le lavablaine, mélange de laine et coton

Après 4 nouvelles années de guerre où les établissements tournent au ralenti, la prospérité revient. Sainte-Marie est toujours un grand centre lainier de l'hexagone dont les étoffes alimentent la haute-couture. Les tissus écossais sont toujours à la mode. Les tissages et teinturiers-apprêteurs se modernisent, les filés en matières artificielles ou synthétiques sont utilisés, les métiers à tisser s'automatisent.

Mais à partir de 1954 des mutations s'opèrent dans le métier. Les pays sous-développés, avec une main d'œuvre à bas prix attirent les investisseurs. En Afrique et en Asie se montent des usines avec un parc machine performant. Malgré leur diversification, les entreprises locales sont touchées de plein fouet et tentent de résister. En 1970, on compte encore 2.400 personnes occupées dans cette branche dans la vallée. Une trentaine d'années plus tard, le dernier tissage ferme ses portes. A ce jour, il ne reste plus qu'un teinturier sur fil et un petit atelier artisanal de tissage. Deux siècles et demi d'industrie textile ont ainsi contribués à la renommée de Sainte-Marie-aux-Mines, fournisseur des plus grands noms de la haute couture parisienne.